Dans les rédactions du Nord-Kivu, un mot circule à voix basse, presque honteusement : le coupage. Une pratique pourtant bien connue des journalistes de terrain. Interdite par l’éthique professionnelle, condamnée par les codes de déontologie, elle demeure néanmoins une réalité persistante, portée par une précarité devenue chronique. Le coupage consiste à solliciter une somme d’argent auprès d’une source après une interview ou la couverture d’un événement. Officiellement, c’est une dérive. Officieusement, pour beaucoup de journalistes, c’est un mécanisme de survie.
Dans plusieurs radios communautaires et locales du Nord-Kivu, les journalistes travaillent sans contrat formel, sans salaire régulier et sans protection sociale. Certains peuvent passer six mois, parfois une année entière, sans percevoir la moindre prime d’encouragement. Pourtant, ils continuent de couvrir les conflits armés, les crises humanitaires, les déplacements de populations et les abus des droits humains, souvent au péril de leur vie.
« On nous demande d’être professionnels, mais comment l’être quand on ne mange pas ? », confie un journaliste sous anonymat. « Le coupage n’est pas un choix, c’est une contrainte », ajoute-t-il.
Une faute éthique née de la misère
Sur le plan déontologique, le coupage pose un sérieux problème. Il fragilise l’indépendance du journaliste, ouvre la porte à l’autocensure et à la manipulation de l’information. Une source qui paie peut exiger un traitement favorable, ou le silence sur certains faits.
Mais réduire le coupage à une simple corruption morale serait ignorer la racine du mal : la misère structurelle des médias locaux. Dans une province marquée par l’insécurité permanente, les radios survivent difficilement, dépendantes de rares annonces, de projets temporaires ou de soutiens extérieurs instables.
Sauver sa dignité ou sauver sa vie
Pour certains journalistes, le coupage ne finance pas un luxe, mais le strict minimum : un repas, un loyer, des soins médicaux, parfois même le transport pour aller couvrir l’information. Dans ce contexte, refuser le coupage peut signifier abandonner le métier, ou pire, mettre en danger sa propre survie.
« C’est soit tu coupes, soit tu quittes le journalisme », résume un reporter de terrain à Oicha.
La lutte contre le coupage ne peut se limiter à des rappels moralisateurs à l’éthique. Elle passe par : la professionnalisation réelle des médias locaux, la rémunération décente et régulière des journalistes, le respect du statut du journaliste, l’implication de l’État, des propriétaires de médias et des partenaires dans le financement durable de la presse. Sans cela, le coupage continuera d’exister, non comme une déviance individuelle, mais comme le symptôme d’un système malade.
Au Nord-Kivu, malgré les bombes, la peur et la pauvreté, les journalistes continuent d’informer. Le coupage, aussi condamnable soit-il, révèle une vérité plus profonde : on ne peut exiger une presse libre, éthique et courageuse, tout en laissant ceux qui la font vivre mourir à petit feu.
Jean-Claude Mbafumoja
