Listen Live!

Dans un nouvel angle de ses analyses sur la question sécuritaire à l’Est de la RDC, Maître Fidèle Ubuntu, chercheur en questions de sécurité, s’interroge sur les effets réels de l’opération Shujaa menée conjointement par les forces armées congolaises et ougandaises contre les ADF. Son interrogation repose sur une logique : les ADF attirent-ils les UPDF vers les zones riches en ressources, ou les opérations des UPDF contribuent-elles, volontairement ou non, à pousser les ADF vers ces mêmes zones ?

ADF-UPDF : une stratégie « fil en aiguille » ?

Pour Maître Fidèle Ubuntu, il faut dépasser le seul récit militaire pour observer ce que la réalité produit sur le terrain. Il propose ainsi une lecture qu’il qualifie de stratégie « fil en aiguille » : les mouvements des ADF et ceux des forces ougandaises semblent progressivement se croiser dans des espaces où se trouvent également d’importantes ressources minières.

« Et si les ADF attiraient les UPDF, ou si les UPDF poussaient les ADF ? Que la réalité nous enseigne », suggère-t-il, appelant à analyser les faits davantage qu’à s’arrêter aux narratifs officiels.

Dans cette lecture, l’or occupe une place particulière. Le chercheur relève que l’extension des activités des ADF vers des zones aurifères coïncide avec une augmentation des exportations d’or de l’Ouganda. Il établit également un parallèle avec le cacao, dont le commerce transfrontalier a déjà fait l’objet de nombreuses interrogations dans le contexte des conflits de l’Est congolais.

Pour lui, cette évolution mérite donc une question centrale : l’opération Shujaa en RDC n’est-elle pas devenue, du point de vue des intérêts ougandais, une opération de création de richesse sous couvert de lutte contre les ADF ?

Il ne s’agit pas, dans son raisonnement, d’affirmer que toute l’opération militaire serait organisée pour exploiter les ressources congolaises, mais de questionner le paradoxe d’une guerre dont la durée et l’extension géographique peuvent produire des bénéfices économiques pour un pays intervenant.

Qui peut couper la branche sur laquelle il est assis ?

Maître Fidèle Ubuntu pousse ensuite son interrogation plus loin : « Qui peut couper la branche sur laquelle il est assis ? »

Si la disparition des ADF signifie également la disparition d’un argument sécuritaire permettant de maintenir une présence militaire ougandaise dans certaines zones congolaises, cette perspective pourrait-elle constituer un problème pour Kampala ?

Il établit ici un parallèle avec la situation du Rwanda face aux perspectives de fin du M23 et de la question des FDLR. Son raisonnement est que, lorsqu’un conflit devient progressivement lié à des intérêts sécuritaires, politiques ou économiques, sa disparition peut également remettre en cause certains avantages construits autour de celui-ci.

La question devient alors : la fin des ADF pourrait-elle, elle aussi, faire perdre à l’Ouganda une partie des justifications de sa présence en RDC ?

De la MONUC à l’UPDF : les leçons d’une présence étrangère

Le chercheur invite également à regarder l’histoire récente de la présence internationale et étrangère en RDC.

Selon lui, la MONUC, devenue MONUSCO, était arrivée avec une mission officiellement orientée vers la stabilisation et la consolidation de la paix. Pourtant, après près de trois décennies de présence internationale, la RDC demeure confrontée à plusieurs groupes armés.

Maître Fidèle Ubuntu rappelle que la MONUC/MONUSCO a connu une période où une partie de la population lui accordait une grande confiance, parfois au point de considérer les FARDC comme le principal problème et de souhaiter que les Casques bleus occupent davantage le terrain.

« Avec le temps, on a compris que les seuls soldats de paix se nomment FARDC », résume-t-il dans sa lecture.

Il estime qu’un phénomène similaire s’est produit avec l’arrivée des forces ougandaises. Après le lancement de l’opération Shujaa, certaines populations ont pu considérer les UPDF comme une alternative aux FARDC, allant jusqu’à souhaiter que l’armée congolaise leur laisse le terrain.

Mais, selon lui, « les voiles tombent ». Une partie de la population comprend désormais que les FARDC peuvent être appuyées par des forces étrangères, mais qu’elles ne peuvent jamais être remplacées dans leur propre pays.

Appuyer les FARDC, mais ne jamais les remplacer

Pour Maître Fidèle Ubuntu, le problème ne consiste donc pas à refuser toute coopération militaire avec l’Ouganda. Il s’agit plutôt de replacer cette coopération dans son véritable cadre.

L’Ouganda, explique-t-il, est venu en RDC avec ses propres intérêts, avec comme justification officielle la traque des ADF. La RDC peut donc accepter un appui extérieur, mais doit conserver la responsabilité première de sa sécurité.

C’est dans cette logique qu’il appelle aujourd’hui les populations à renforcer leur collaboration avec les FARDC et la PNC, plutôt qu’à se considérer comme opposées aux forces de sécurité.

La population, selon lui, doit être perçue comme une continuité de l’action sécuritaire de l’État, et non comme une force concurrente des FARDC.

Cette vision rejoint son appel récurrent à une plus grande implication des communautés dans la sécurité : observer, signaler, collaborer, comprendre les modes opératoires des groupes armés et éviter que la peur ou la méfiance ne détruisent le lien entre la population et les services de sécurité.

Au fond, son analyse revient à une interrogation sur la nature même des interventions étrangères dans les conflits congolais : qui vient réellement pour mettre fin à la guerre, et qui peut avoir intérêt à ce qu’elle se prolonge ?

Pour Maître Fidèle Ubuntu, cette question ne doit pas être traitée uniquement sous l’angle militaire. Elle doit également être posée sous les angles économique, stratégique et géopolitique.

Et sa conclusion est une interpellation à la population congolaise :

« La sécurité, avant d’être un droit à réclamer, c’est un devoir envers l’État, envers soi-même et envers les autres. »

Nganga Mbafumoja Victor