Listen Live!

Dans la suite de ses analyses présentées à la presse, Maître Fidèle Ubuntu, chercheur en questions de sécurité dans l’Est de la RDC, s’intéresse à un autre visage de la guerre, à savoir les intérêts qui peuvent se construire autour de sa prolongation. Pour lui, au-delà des groupes armés et des affrontements, il faut également interroger ceux qui trouvent, directement ou indirectement, un avantage dans la persistance de l’instabilité.

« Certains Congolais ont fait de la mort des autres Congolais leur business. »

Cette formule constitue l’un des points centraux de l’analyse de Maître Fidèle Ubuntu sur les conflits qui ravagent l’Est de la République démocratique du Congo.

Pour le chercheur, une guerre qui dure plusieurs années ne produit pas uniquement des victimes et des destructions. Elle peut également faire naître des intérêts, des réseaux et des mécanismes qui finissent par s’adapter à l’instabilité.

« Lorsqu’une guerre s’installe dans la durée, elle ne détruit pas seulement la société. Elle peut aussi créer des opportunités pour ceux qui savent exploiter le désordre. »

Cette lecture ne signifie pas que tous les acteurs présents dans les zones de conflit poursuivent des intérêts économiques. Elle conduit plutôt à s’interroger sur les mécanismes par lesquels l’insécurité peut devenir profitable à certains individus ou réseaux.

Quand le conflit produit ses propres intérêts

Selon Maître Fidèle Ubuntu, la guerre peut générer autour d’elle différentes formes d’intérêts : contrôle des territoires, prélèvements illégaux, circulation de ressources, influence locale, accès à certains circuits commerciaux ou encore contrôle des mouvements de populations.

Ces phénomènes sont également documentés dans certaines zones touchées par les ADF. Une analyse d’Ebuteli publiée en avril 2026 relevait notamment des enlèvements massifs à Mambasa ainsi que l’imposition de taxes aux habitants de certaines zones périphériques.

Pour Maître Fidèle Ubuntu, ces réalités doivent être considérées comme des éléments de compréhension de la guerre et non comme de simples conséquences secondaires.

« Il faut se demander qui perd lorsque la guerre continue, mais aussi qui peut gagner lorsque l’insécurité devient permanente. C’est une question que nous devons avoir le courage de poser. »

L’interrogation porte donc sur l’ensemble de l’environnement du conflit.

La guerre ne se nourrit pas uniquement des armes

Dans cette perspective, un groupe armé ne peut fonctionner durablement sans un environnement qui lui permet de se ravitailler, de circuler, de communiquer, de recruter ou de se financer.

Les armes constituent une partie visible du problème. Les réseaux qui permettent leur fonctionnement sont beaucoup plus difficiles à identifier.

Des travaux récents sur les ADF soulignent notamment le rôle des enlèvements contre rançon, de la taxation illégale, du recrutement forcé et des défaillances de gouvernance dans la résilience du mouvement.

Maître Fidèle Ubuntu estime que cette réalité impose de revoir la manière dont la lutte contre les groupes armés est pensée.

« Si nous détruisons une position des rebelles sans détruire les réseaux qui permettent à ceux qui l’occupent de se nourrir, de se financer et de se renouveler, nous n’avons peut-être détruit qu’un symptôme. »

Pour lui, la réponse sécuritaire doit donc associer opérations militaires, renseignement, contrôle des circuits financiers, protection des populations et lutte contre les réseaux de collaboration.

« La guerre peut avoir ses bénéficiaires »

L’analyste invite également à distinguer les victimes de la guerre de ceux qui peuvent en tirer avantage.

Les populations déplacées, les familles endeuillées, les agriculteurs empêchés d’accéder à leurs champs et les commerçants confrontés à l’insécurité ne constituent pas, selon cette lecture, les bénéficiaires du conflit.

La question concerne plutôt ceux qui, à différents niveaux, peuvent utiliser l’instabilité pour renforcer leur influence ou préserver leurs intérêts.

« Il ne faut pas confondre le peuple qui subit la guerre avec ceux qui savent transformer cette guerre en moyen d’influence ou de profit. »

Cette distinction est essentielle, estime-t-il, pour éviter de faire porter aux populations une responsabilité qui ne leur appartient pas.

Le rôle des complicités internes

C’est ici que Maître Fidèle Ubuntu revient sur la responsabilité congolaise.

Pour lui, parler des ingérences étrangères ne doit pas empêcher d’examiner les complicités locales présumées.

« Une force étrangère peut traverser une frontière, mais elle ne peut pas connaître chaque chemin, chaque maison, chaque famille et chaque mouvement sans relais. C’est pourquoi nous devons également regarder ce qui se passe à l’intérieur de notre propre société. »

Cette affirmation ne signifie pas que toute personne vivant dans une zone contrôlée ou menacée par un groupe armé serait collaboratrice.

Le chercheur insiste plutôt sur la nécessité d’identifier précisément les individus et réseaux qui faciliteraient les activités des groupes armés.

« Il faut éviter la culpabilité collective. Mais il faut aussi éviter le silence collectif. »

Pour lui, une politique sécuritaire efficace doit être capable de distinguer la population victime, la population sous contrainte et les véritables acteurs de collaboration.

Une guerre qui peut se renouveler

L’un des principaux dangers, selon cette analyse, réside dans la capacité des groupes armés à se régénérer.

Même lorsqu’une opération militaire permet de neutraliser des combattants ou de reprendre une position, le mouvement peut chercher à se réorganiser ailleurs.

Une analyse de l’Institute for Security Studies publiée en juin 2026 souligne précisément cette capacité d’adaptation des ADF, notamment leur dispersion géographique et leur passage vers des opérations plus mobiles et décentralisées malgré la pression militaire.

Pour Maître Fidèle Ubuntu, cette situation montre que la victoire militaire ne peut être mesurée uniquement au nombre de combattants neutralisés ou de positions récupérées.

« La vraie victoire n’est pas seulement de chasser l’ennemi d’un endroit. C’est de faire en sorte qu’il ne puisse plus revenir, ni par les armes, ni par l’argent, ni par les réseaux. »

« Qui a intérêt à ce que la guerre continue ? »

Cette question devient alors centrale dans son raisonnement.

Pour Maître Fidèle Ubuntu, l’analyse de la guerre doit dépasser la seule identification des groupes armés.

Il faut également chercher à comprendre les intérêts qui entourent leur présence, les réseaux qui facilitent leur fonctionnement et les acteurs qui peuvent bénéficier de la prolongation de l’instabilité.

« Nous devons poser une question simple : qui souffre de la guerre et qui profite de la guerre ? Les réponses peuvent nous conduire vers des réalités que nous n’avons pas toujours envie de regarder. »

Cette interrogation ne vise pas à établir automatiquement une culpabilité. Elle appelle plutôt à des enquêtes, à la traçabilité des flux, au renforcement du renseignement et à l’identification précise des réseaux qui contribuent à la survie des groupes armés.

La paix comme menace pour les intérêts du désordre

Dans cette lecture, la paix ne représente pas seulement la fin des combats.

Elle signifie aussi la disparition de certains espaces de pouvoir, de certains circuits parallèles et de certaines positions acquises grâce à l’instabilité.

C’est pourquoi Maître Fidèle Ubuntu estime qu’une stratégie de paix durable doit s’intéresser autant aux mécanismes qui entretiennent la guerre qu’aux négociations entre les acteurs armés.

« La paix ne consiste pas seulement à faire taire les armes. Elle consiste aussi à fermer les espaces qui permettent à la guerre de se reproduire. »

La question dépasse ainsi les ADF, l’AFC/M23 ou toute autre organisation armée.

Elle concerne la capacité de l’État à reprendre durablement le contrôle de son territoire, à protéger les populations, à sécuriser les ressources, à restaurer la confiance et à empêcher que l’insécurité devienne un mode de fonctionnement permanent.

« La mort des uns ne peut devenir le business des autres »

Au terme de son analyse, Maître Fidèle Ubuntu revient à sa formule de départ.

« Certains Congolais ont fait de la mort des autres Congolais leur business. »

Pour lui, cette réalité, lorsqu’elle est établie dans des cas précis, doit être combattue avec la même rigueur que les groupes armés eux-mêmes.

Car derrière chaque attaque, chaque déplacement et chaque territoire abandonné, il peut exister non seulement une logique militaire, mais aussi des réseaux qui cherchent à exploiter le vide créé par l’affaiblissement de l’État.

La lutte contre l’insécurité ne devrait donc pas seulement consister à abattre les arbres visibles.

Elle doit également permettre d’identifier ceux qui entretiennent la forêt dans laquelle ces arbres continuent de repousser.

Rédaction